L’exclusivité, « frontière » du couple

limitsS’il y a quelque chose qui me fascine, c’est ce besoin constant que nous avons de mettre les choses dans des cases, et plus précisément lorsqu’il s’agit de relation / sentiments / orientation sexuelle / autre. En Amérique du Nord, il y a généralement une phase entre le date (RDV galant sans sexe) et être en couple. Cet état intermédiaire qui n’a à ma connaissance pas d’appellation, est un moment durant lequel chacun des partenaires apprennent à se connaître, sortent, couchent, passent des moments ensemble, et où s’établit un peu la relation. Si ça se passe bien, si des sentiments naissent, si on a envie de s’engager un peu plus loin, alors on « officialise » via une discussion, et on devient un couple. La différence ? Lors de la phase intermédiaire, il n’y a généralement pas d’exclusivité pour les deux impliqués.

En Europe, cet état est souvent difficile à comprendre, car on considère souvent (à tort) qu’à partir du premier bisou / première baise, on est ensemble. La situation intermédiaire de « développement » d’une relation n’existe pas ; ce n’est pas un simple plan cul qui ne va nulle part, et pas encore une relation de couple engagée – et l’absence d’exclusivité semble compliquée à gérer. Chez nous, on a le plan cul, ou le couple. Là encore, on aime bien poser des limites : un plan cul, c’est juste du sexe, on ne fait pas de câlins, on ne s’attache pas, on se sort pas ensemble, on ne le présente pas à ses amis – bref, un sextoy vivant avec affinités qu’on allume quand ça nous arrange. Le couple, c’est l’état de stabilité. On se réserve à l’autre, on fait des plans, on prévoit de vivre ensemble longtemps.

Ces catégories limitées m’ennuient beaucoup. Pendant longtemps, pourtant, j’ai fait partie de ces gens qui essaient de mettre des limites aux choses. Les câlins, ça fait s’attacher, et on ne s’attache pas à quelqu’un avec qui on couche « juste ». Le couple, c’est des plans sur l’avenir, de l’engagement, de l’exclusivité, on se doit quelque chose.

Et puis il y a eu ces relations « in between ». Ce garçon avec qui je n’avais vraisemblablement rien à faire (et réciproquement), avec qui j’ai pourtant passé 3 mois à se voir 3 4 voire 5 fois par semaine en se disant « on n’est pas ensemble, on fait ce qu’on veut », et finalement réaliser qu’aucun de nous n’avait baisé ailleurs (on se suffisait tout à fait l’un à l’autre), et que merde, on s’était vraiment attachés. Pourtant il n’a jamais été question de se mettre « en couple » comme on l’entend, car il était clair qu’on avait pas vraiment les mêmes valeurs et objectifs de vie. Il y a aussi cet ami avec qui je m’entends très bien tant sur le plan amical que physique, avec qui je couche depuis plusieurs mois et que je ne pourrais pas qualifier de simple « plan cul » tant ce qu’on partage est fort et intéressant – cet ami à qui je suis vraiment attachée, pas besoin de me mentir…

C’est là que se situe souvent la faille. Car ce dernier, si l’idée lui serait passé par la tête de se mettre avec moi pour de bon, ne partage pas ma vision du couple libre. En ce moment, je vois d’autres personnes, il le sait très bien, et ça ne lui pose pas de souci. On m’a déjà posé la question « et pour lui, tu voudrais pas te limiter ? ». Je l’adore, mais je ne me vois pas faire ma vie avec lui, et surtout, je ne me vois pas perdre ma liberté pour une personne – lui, ou quelqu’un d’autre. La question que je me pose, c’est, qu’est ce que ça changerait pour lui, que je baise ailleurs ou non ? En quoi cette différence changerait quelque chose entre nous ? Et pourquoi l’exclusivité est devenue la marque au fer rouge du passage en couple ?

Il me semble pourtant qu’il y a beaucoup d’autres aspects qui fondent la notion de couple, et qui sont plus importantes que de baiser ailleurs. Les sentiments, d’abord. Amour, passion, quoi qu’on le nomme, mais c’est bien souvent la première raison qui pousse à se mettre en couple (c’est là que je trouve le concept Américain très pratique, car on tombe rarement amoureux dès la première nuit). L’envie de construire quelque chose ensemble, des valeurs et des projets communs, une certaine notion de fidélité autre que physique – on sait que l’autre sera là demain, quoi qu’il se passe, qu’on peut compter sur elle/lui.

J’admire l’exemple nord Américain qui laisse le temps à une relation de s’épanouir sans frontières, avant de décider si elle mènera à quelque chose – ou non. Dans nos sociétés où l’exclusivité est une norme, ne risque-t-on pas d’oublier l’essentiel en se concentrant sur ce point ? De perdre de vue ce qui compte vraiment pour une histoire de tromperie ? Qu’est ce qui nous a poussé à considérer l’exclusivité comme un des fondements du couple… ?

Et si on se laissait vivre un peu ?

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16 Commentaires

  1. Comme une image

    Je ne sais pas s’il y a une recette qui marche mieux qu’une autre. Que pensent les Américains « conformistes » de leur mode d’établissement de la relation amoureuse ?
    Moi j’entends beaucoup de Français « conformistes » se plaindre de la difficulté à construire une relation. Comme quoi, les gens ne doivent pas se sentir si enfermés que ça dans le carcan que tu décris.

    (J’entends ici par « conformiste » – excusez-moi pour le raccourci je ne veux froisser personne – ceux qui se placent dans le modèle relationnel majoritaire : la relation amoureuse exclusive, i.e. la monogamie séquentielle.)

    Ce qui m’ennuie dans le modèle américain que tu décris, c’est qu’il ne me semble pas propice à l’éclosion du sentiment amoureux/passionnel. Mais je me trompe sans doute.

    De mon côté, je tombe amoureux très très vite. Souvent, la première nuit passée ensemble me permet de mesurer avec une précision presque effrayante de déterminisme ce que va advenir (dans mon être) la relation qui vient de naître. Je n’ai pas besoin de temps.

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    1. Sophie (Auteur de l'article)

      Donc tu penses qu’en ne demandant pas l’exclusivité à un partenaire on empêche la naissance de sentiments ??
      C’est pas complètement contradictoire avec ta position sur le couple libre ?

      Je ne parle pas de passion et de « tomber amoureux », je parle d’établir une relation durable et basée sur des fondements assez « sûrs » (même si on n’est sûr de rien). Tomber amoureux c’est bien, savoir du premier coup si cette personne va combler nos besoins et nous accompagner un bout de temps, je ne connais pas grand monde qui en soi capable 😉

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      1. Comme une image

        Bah, moi je suis comme ça, je n’ai pas besoin de beaucoup connaître l’autre pour m’en éprendre. Les deux femmes avec qui j’ai vécu, ça a été quasi-instantané, les amantes dont je suis tombé amoureux, idem. Mais je veux bien concevoir qu’on puisse fonctionner différemment. Ma conception de la liberté, c’est de laisser chacun fonctionner comme il le sent ! Je te parle de mon vécu. Comme j’ai eu ces coups de foudre instantanés, la personne rencontrée est devenue immédiatement mon seul objet de préoccupation. Du coup, faire d’autres rencontres à ce moment-là n’était pas seulement inutile : je n’en avais simplement pas envie. Et c’est pourquoi, en essayant de transposer sur mes semblables qui, eux, n’auraient pas ce sentiment amoureux aussi rapidement envahissant, je me dis que si on ne laisse pas un espace assez aéré, disons, pour laisser croître l’embryon de relation, ça doit être plus difficile de faire pousser une passion !

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  2. Louise

    La monogamie physique : le seul et unique moyen d’être sûr que ta descendance est bien de toi.
    (Tout ça pour dire que je pense sincèrement que c’est une pratique culturelle qui était « indispensable » à un moment, mais qui ne l’est plus forcement aujourd’hui.)

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    1. Sophie (Auteur de l'article)

      Exactement 😉 Il y avait une raison sociale très fondée, qui n’est plus vraiment valable en 2014…

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  3. audren

    En France, c’est le premier baiser qui scelle le « couple » (en gros). Aux US, c’est quand on dit « I love you ». Au point que prononcer le « L-word » les fait complètement flipper (parce que là, ça veut dire baraque, mariage, gamins, etc.).
    C’est le thème d’un article de la chanteuse Carsie Blanton, que j’ai récemment traduit.

    Sinon, je prépare doucement un article sur justement la question de savoir si un peu d’exclusivité au début d’un engagement (de couple) a un sens, même dans un cadre « couple libre/polyamour », comme façon de montrer qu’on s’investit, qu’on ne s’éparpille pas, qu’on accorde une importance particulière à cette relation ; ou bien comme façon de « ménager » les insécurités de l’autre, le temps de consolider le lien et la confiance, le temps qu’il/elle se rende compte qu’en réalité ça ne change rien et que le ciel ne lui tombe pas plus sur la tête… Pour l’instant, j’ai du mal à conclure.

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    1. Sophie (Auteur de l'article)

      C’est un peu ça oui, the « L-word » (très mignon ton lapsus ^^)
      Sans vouloir faire de généralités, j’ai aussi l’impression que chez les gays (hommes) cette notion est plus simple à intégrer (à l’inverse de certaines drama queens lesbiennes dont on m’a conté de jolies histoires)

      Je suis curieuse de lire ton post car je ne suis pas bien sûre que ce soit une solution, au contraire je vois plus l’inverse (migrer ‘naturellement’ d’un couple ouvert vers une quasi exclusivité). Mais on a tous les deux des expériences différentes sur ce sujet !

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      1. audren

        Moi aussi, je suis curieux de lire ce que mon article va donner. Parce que j’avoue que pour l’instant, je ne suis pas clair avec moi-même…

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    2. TrulyMadlyLovely Abby

      Intéressant ce concept de la question de savoir si un peu d’exclusivité au début d’un engagement (de couple) a un sens, même dans un cadre « couple libre/polyamour ».

      Ca pourrait justement être la transition vers un engagement explicite qui ouvre également le débat de l’exclusivité.

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  4. audren

    woopsie : pas « the L-word » (lesbian) mais « the L-bomb » (I Love You)

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  5. Comme une image

    À propos de comparaison France / Amérique, as-tu vu passer cette infographie qui circulait sur Twitter, sur l’acceptation (au moins face au sondeur) de l’infidélité. La France était un des pays (sinon le) les plus tolérants, et les USA à l’opposé.

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    1. audren

      Ben justement, c’est dans l’intro de mon article d’avant-hier.

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  6. lecroissantbleu

    L’exclusivité, « frontière » du couple > L’exclusivité, « ticket de métro » du couple.

    Mieux vaut prendre un pass navigo 5 zones.

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  7. Khor

    Les américains ont un concept de « friends with benefits »… Est-ce si difficile à comprendre qu’on peut avoir un(e) ami(e) avec qui l’on baise de temps en temps sans pour avoir envie de vivre en permanence?

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  8. Lou

    Cet article me rappelle cette citation des Latitudes amoureuse, que je garde toujours sur moi : « Pour qu’une vie s’épanouisse, je pense qu’il faut aussi des amours variées et qu’on ne peut pas abandonner son existence à un seul être, si brillant soit-il. Mais comment expliquer à un homme qui croit vous faire le cadeau du siècle en vous demandant de renoncer à votre liberté pour vivre avec lui que son cadeau est empoisonné ? « 

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  9. Gregodeck

    Cet article date un peu mais il est et sera longtemps d’actualité.
    J’aimerais simplement dire qu’effectivement il y a une marge importante entre la norme, fondée par les idéaux de nos prédécesseurs, et la nature, encrée tout au fond de nos coeurs…
    Ces normes sont gravées dans nos veines dès la naissances par nos familles, dès petits déjà nous entendons « un jour tu ramèneras une fille à la maison et je serais grand-mère » (par exemple), et rare sont les parents qui ouvre l’esprit de l’enfant en leur disant « un jour tu ramèneras une fille ou un garçon »…
    C’est un véritable fait de société de parler de mariage, de construction de famille etc… laissant sur le carreau ce qui fait notre véritable nature…
    Et si au fond nous ne savons pas vraiment de quoi est faite notre véritable nature, peut-être qu’à notre époque il serait temps de laisser un peu plus de place à l’instinct…
    Nous savons déjà qu’à des degrés différents il est possible d’aimer plusieurs personnes, papa maman les amies les amants, pourtant dès que la notion de couple apparaît on réfute très vite cette capacité du coeur à accorder à au moins deux être la même importance…
    Notre liberté d’aimer passera peut-être par ce gros chantier de l’ego… apprendre à concevoir qu’une personne qu’on aime ne se sente complète que si elle trouve les valeurs ou les choses que nous ne pouvons lui apporter, ailleurs, plutôt que de vous reprocher de ne savoir lui donner…
    C’est tout un code qui est à réécrire, une nouvelle légitimité qui est à concevoir!
    Aimons la liberté d’être libre d’aimer!

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