Je croyais que c’était normal

Edit : Trigger Warning : viol et violences conjugales
Même si je ne considère pas ces agressions comme traumatisantes en ce qui me concerne, certains lecteurs y lisent la description de viols et de violences conjugales, d’où ce Trigger Warning.

J’étais au primaire. Le nouveau jeu des garçons était de jouer à « chat fesse ». Inutile de vous préciser que nous les filles étions les chassées. Le but était de nous toucher les fesses. Nous n’étions pas d’accord, mais nous ne décidions pas. C’était presque normal.

J’étais une enfant. Je n’en ai pas parlé à mes parents. Je croyais que c’était « normal ». Mais j’avais aussi honte.

Je devais avoir dix ans. S., 14 ans, habitait dans l’immeuble d’à côté. Lui et son copain venaient me dire des mots qu’une petite fille ne devrait pas entendre. Cela n’avait rien de méchant, ce ne sont que des mots : « bite », « sucer », « cul », « sodomie »… J’avais honte qu’ils puissent exprimer un certain désir pour moi. Mais cela voulait aussi dire que je devenais une femme, non ?

J’étais une enfant. Je n’en ai pas parlé à mes parents. Je croyais que c’était « normal ». Mais j’avais aussi honte.

J’avais 12 ou 13 ans. M. avait 2 ou 3 ans de plus. On est sorti ensemble brièvement. Il voulait absolument que je lui touche la bite. J’ai eu beau dire non – peut être seulement dans ma tête – il a pris ma main et s’en est servi pour se malaxer la bite. Le mot bite n’est pas assez sale et vulgaire pour exprimer le dégoût que j’ai ressenti. Il a aussi voulu mettre des doigts « dans ma grotte ». J’ai eu beau dire non – peut être seulement dans ma tête – il y est parvenu. Enfin je crois. Je sais plus trop. Je sais juste que rien que l’évocation de ce souvenir me met mal à l’aise.

J’étais une enfant. Je n’en ai pas parlé à mes parents. Je croyais que c’était « normal ». Mais j’avais aussi honte.

J’avais 15 ans et O. était mon premier amour. La première fois qu’on a couché ensemble, j’en avais envie. J’en ai eu envie jusqu’à ce qu’il me pénètre et que j’essaye de reculer. J’avais mal. Il m’a dit « arrête de reculer sinon je vais pas y arriver ».
C’est aussi le premier à exercer une influence aussi forte sur moi. Il surveillait mon poids (je ne devais pas dépasser les 50kg) et utilisait le chantage affectif pour que je maintienne ma ligne. Et lui obéisse. Oh rien de méchant ! Il ne faisait que dicter la façon dont je devais m’habiller et me comporter.

Je pensais que je devenais une femme. Et que c’était normal. En tant qu’homme, c’était lui qui dirigeait notre couple.

J’avais 21 ans et vivait avec S. Je pourrais vous parler de nos disputes, de ses humiliations. De cette fois où je l’ai attendu en nuisette sur le lit pour son anniversaire. Il est rentré, a voulu faire la sieste, et m’a finalement sautée. Cinq minutes. Qui étaient la durée moyenne de nos rapports parce qu’il ne voyait pas l’intérêt de faire durer le truc.

J’étais une femme, c’était normal. En tant qu’homme, c’était lui qui dirigeait notre couple.

J’avais 23 ans et j’étais follement amoureuse de P. Rapidement, je me suis rendue compte qu’il était jaloux. Jaloux que j’ai des amis garçons parce que l’amitié homme/femme n’existe pas. Jaloux de mes copines de fac, parce que je n’étais pas avec lui. Jaloux parce que je ne répondais pas au téléphone quand j’étais avec ma mère. Jaloux… Huit mois plus tard, je ne voyais plus aucun de mes amis, n’avais plus le contrôle de ma boite mail ou de mon emploi du temps. Il vérifiait mes sms et recoupait la moindre de mes paroles avec mes horaires de cours pour savoir si je ne lui mentais pas. Humiliations, disputes. Je redoutais ses coups de sang et les coups dans le mur. Je l’aimais, j’étais prête à tous les sacrifices. Même la peur. Je croyais que c’était normal. Jusqu’à ce que je me rende compte qu’il n’était pas du tout prêt aux mêmes sacrifices.

NormalMemo

Ne pensez pas que ces expériences m’ont traumatisées. Je ne les ai pas forcément mal vécues. C’était tellement normal. Elles ont simplement modelé mon regard sur mon corps, ma sexualité et mon rapport aux hommes. Mon corps était destiné à satisfaire l’autre – et chaque non-attirance de l’autre remettait en cause mon corps et donc toute ma personne et ma confiance en moi. Le sexe était un domaine masculin, qu’en tant que femme, je subissais. Mon rapport aux hommes n’était pas égalitaire, même si je ne m’en rendais pas compte.

Je vous raconte ces histoires comme je pourrais vous raconter n’importe quelle histoire – triste ou joyeuse. C’est de ça que la vie est faite. C’est de ces histoires que je suis faite. De ces histoires pas drôles et de beaucoup d’autres bien plus heureuses.

Sachez seulement que j’ai eu de la chance. Je n’ai pas connu de viol ou d’experiences plus graves. Ce n’est pas le cas de toutes mes copines. Ce n’est pas le cas de toutes les femmes.

Ne croyez surtout pas que ce témoignage soit une exception. Il est tristement banal. Je ne dis pas que je suis toutes les femmes, mais demandez à n’importe quelle femme autour de vous. Elle a forcément une petite histoire de ce genre.

Cet article a un double objectif. Que les hommes sachent que toutes les femmes ont un passif, qu’elles grandissent dans un rapport au sexe que vous ne vivez pas, ou du moins pas de la même façon. Quelques soient vos bonnes intentions, elles ont connu des hommes avec de mauvais comportements. Qui peuvent ressembler aux vôtres.

Pour les femmes, il s’agit de se rendre compte que ces petites histoires, qu’on a souvent fini par oublier, n’étaient pas « normales ». Et se rendre compte que notre société et notre culture trainent des tabous et injonctions à destination des femmes, et uniquement des femmes.

 

 

Encore un grand Merci à Moon pour l’illustration de l’article.

9 Commentaires

  1. Comme une image

    Eh bien, Louise…
    Quand et comment as-tu compris que ça n’était pas normal ? (ou plutôt acceptable)

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    1. Louise (Auteur de l'article)

      C’est une lente prise de conscience qui a demandé un travail sur mes relations et moi. On ne se réveille pas un matin en comprenant pourquoi on a un manque de confiance en soi, et encore moins que c’est quelque chose de lié à sa place de femme dans la société. Certaines femmes autour de moi sont d’ailleurs encore dans ce schéma là et ont du mal à comprendre qu’elles sont dans un système les désavantageant.

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  2. Thomas

    Bonsoir!

    Etant un homme, j’ai actuellement 21 ans et je trouve ça juste terrible ce que tu as pu vivre !

    Certaines de mes ex-copines ont vécu des choses similaires, et il a fallu beaucoup de temps et de patience des 2 côtés pour enfin retrouver une confiance homme / femme et une notion de respect et d’égalité, pour pas qu’elle se sente mal, ou moi mal à l’aise car sans même le savoir et vouloir certaines détail insignifiant pouvait faire remonter de lourd détail en elle.

    Et c’est assez terrible comme copain amoureux et respectueux de sa copine, de devoir subir les horreurs que sa propre copine à subit par des connards égoïstes.

    J’ai toujours instaurer une notion de respect dans mon couple, et très souvent cela à finit par payer malgré le passé parfois dur que certaines ont du subir.

    Rassure toi, ce que je dis là n’est pas pour dédouané la situation, bien plus de femmes subissent ce genre de choses comme d’homme, et tout cela devrait cesser. Mais j’ai connus aussi des amis hommes qui ont beaucoup souffert d’actes forcées, et non consentie de sa part, mais forcé par la société.

    Fin bref, tout ça est un constat terrible, et heureusement tout le monde n’est pas comme ça, il reste encore une part de bon que je crois bien plus présente que la mauvaise.
    Et j’espère que si vous avez vécu ce genre de chose, le temps permettra de l’estomper voir de l’effacer complètement.

    On mérite tous d’être heureux, pas d’être servit sur un plateau aux besoins sexuelles de n’importe qui, courage.

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  3. Fox

    En temps que garçon, je trouve ce témoignage très fort.
    Il est bien triste que ce genre de post soit toujours si nécessaire de nos jours.

    Juste pour réagir sur un couple de passage:

    **Il a aussi voulu mettre des doigts « dans ma grotte ». J’ai eu beau dire non**

    et

    ** J’en ai eu envie jusqu’à ce qu’il me pénètre et que j’essaye de reculer. J’avais mal. Il m’a dit « arrête de reculer sinon je vais pas y arriver ».**

    Ces deux passages relatent des viols. Dans les faits, mais également selon la loi.

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  4. Fluorette

    Nous avons toutes une ou plusieurs histoires. Merci de l’avoir écrit. J’espère que beaucoup vous liront.

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  5. Spangle Durac

    Merci. C’est important de prendre la parole, de dire tout ça. Parce que beaucoup d’hommes n’ont presque jamais entendu parler de ça, n’ont toujours pas compris qu’ils étaient des violeurs. Parce que beaucoup de femmes restent dans la honte et dans le silence.

    Je ne suis pas d’accord avec « j’ai eu de la chance ». Le viol (surtout celui dont on nous rebat les oreilles, le viol-par-un-inconnu, le seul dont on comprend tout de suite que ça s’appelle un viol) sert aussi à ça : à nous dire qu’on a pas le droit de se plaindre, il aurait pu nous arriver tellement pire. SI, on a le droit de se plaindre, et NON, on ne peut pas parler de « chance » quand on subit une violence.

    Encore une chose : en France, le délai de prescription pour un viol sur mineur.e de moins de quinze ans est maintenant de trente ans, et court à partir de sa majorité.

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  6. Kiki

    Je trouve votre temoignage tres emouvant et que vous etes tres courageuse d’en parler aussi ouvertement! Merci, c’est tellement important d’en parler et de partager ses experiences.

    Sinon je voulais juste eclaircir deux points tres importants, par rapport a votre article, et l’autre sur le commentaire de Spangle Durac:

    1) selon la loi en France, « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui, par violence, contrainte, menace ou surprise, est un viol. » C’est a dire que la penetration digitale -avec les doigts- et les fellations forcees sont aussi considerees comme des viols- ce que peu de gens savent….!

    Aux yeux de la loi ce que vous avez vecu a vos 12-13 ans est un viol s’il y a eu penetration, et ‘au minimum’ est une agression sexuelle.

    2) Le delai de prescription depuis 2004 pour viol commis sur des mineur(e) est de 20 ans a compter de la majorite, (jusqu’a la veille des 38ans) et 10ans a compter des faits si vous etes majeur(e). Et non 30 ans, bien malheureusement…Pour toute agression sexuelle sur mineur(e) le delai est de 10ans a compter de la majorite (la veille des 28ans), 3 ans si vous etes majeur(e).

    Louise, si jamais vous souhaitez portez plainte contre M sachez, a titre informatif, vous avez jusqu’a vos 28ans pour l’agression sexuelle, ou jusqu’a vos 38 ans si il y en effet eu penetration. Ce qui l’importance de qualifier les faits….Pour moi la contrainte est claire et il n’avez pas le droit de vous faire ca, et d’ailleurs, vous voyez bien, c’est la loi!

    Je vous conseille d’appeler le CFCV qui sont des experts sur les violences sexuelles si vous avez des questions (prescription, circonstances aggravantes etc), ou si vous avez besoin de soutien! Ca fait toujours du bien d’en parler 🙂

    Plein de courage !

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  7. Johnn

    Ce que vous avez subi est juste dégueulasse. Ce sont des viols, des agressions, des comportements pathologiques.
    Je crois que les hommes ont la chance de devenir plus vite plus grands et plus forts et passé l’âge de 13/14 ans pour ma part je n’ai plus eu à subir de baisers forcés, de mains aux fesses ou aux couilles de filles ni de garçons. Ce n’est que relativement récemment que, sous le kimono, comme enseignant je me retrouve confronté à des filles qui ont des gestes déplacés qu’elles pensent « normaux » et qui ne le sont pas.
    Les humains sont des animaux, les parents doivent leur apprendre les bonnes manières pour les aider à devenir plus humains et donc respectueux.

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  8. maud

    Tu as clairement subit des viols et des agressions verbales à caractère sexuel.

    Les agressions verbales les plus terribles ne sont souvent pas celles d’inconnus , voir « la drague » dans la rue, mais celles de nos proches, de ceux qui ont notre affection.

    Le manque de confiance en soi et souvent lié à notre petite enfance, et l’absence de véritable échange avec nos parents.

    Moi c’est mon père qui me traitait de salope quand je m’habillais avec une jupe, des boucles d’oreilles et un peu de Khôl sous les yeux.

    Qui ne voulait pas entendre ce que je lui disais quand je lui exprimais mon malaise parce qu’un de ses potes me draguais. J’étais forcément en train de mentir selon lui.

    Misogynie et machisme vont souvent de pair, et c’est destructeur pour une petite fille.

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