Enculé ! Injure et pratique sexuelle. Mais qui est insulté.e ?

Discussion banale lors d’un apéro lorsque quelqu’un s’exclame « Lui, j’laime pas. C’est un enculé. »

enculé1

Définition

D’après la définition du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (lien), « enculé » désigne à la fois la pratique sexuelle (personne recevant la sodomie – et plus particulièrement la personne homosexuelle) et l’injure désignant une personne méprisable, mauvaise.

 

enculé

 

Venant de « cul » précédé du prefixe « en » (qui signifie « mettre dans »), l’injure enculé vient de la pratique sexuelle « mettre dans le cul ». Cette utilisation d’enculé comme injure m’exaspère. Car elle sous-entend que les personnes recevant la sodomie sont des personnes méprisables. Ou plus largement que les personnes se faisant pénétré.e.s sont méprisables. Nous avons, en France, tout un tas d’expression renvoyant au fait que lae pénétré.e est humilié.e et que lae pénétrant.e domine la situation (ou a profité de la situation) [1] :
Va te faire foutre, je t’encule, je te prends, je te nique, il me l’a mise bien profond, il m’a sodomisé à sec, je l’ai senti passer [la sodomie], va te faire mettre…

Pour ceux qui douterait encore du lien entre « je te pénètre » et « je te domine », un bel exemple est la scène de Marco dans Taxi 1 :

« Ho oh ! Les condés ! Marco y vous nique, y vous prend, y vous retourne et y vous fume »

 

Vous admirerez la superbe gestuelle. Aucune ambiguïté n’est possible : Marco insulte les policiers en les menaçant de les péntrer parce qu’il les domine. Au sens psychologique (je suis plus fort que vous) comme au sens charnel.

 

Un peu d’Histoire

On retrouve également cette idée de domination par la pénétration dans l’Histoire, avec par exemple la pédérastie de la Grèce Antique (relation entre un homme et un adolescent) où c’est au plus âgé de pénétrer. Arrivé à l’âge adulte, l’adolescent cesse d’être pénétré. Car un citoyen (ie un homme majeur, athénien et libre (donc non esclave)), de par son statut de dominant, ne doit pas être sodomisé, car cette pratique est réservée aux dominé.e.s.
Chez les romains, les hommes citoyens ont le droit d’avoir des relations sexuelles en dehors de leur mariage, à condition qu’il « conserve[nt] l’initiative et qu’il[s] ai[en]t le rôle actif »[2][3]. Ce qui signifie D’ailleurs, Jules César ayant eu des relations sexuelles avec le roi Nicomède fut moqué. Non parce que le roi Nicomède était un homme, mais parce que Jules César reçut la sodomie, comportement de soumission.[4]
En bref, dans l’Antiquité, la sodomie, c’est ok. Mais uniquement si celle-ci suit des règles strictes, car la sodomie est un comportement de soumission. Sénèque y allant de sa petite phrase « La soumission sexuelle chez un homme libre est un crime, chez un esclave une obligation, chez l’affranchi un service »[5].

 

Sodomie = humiliation

 

Vous l’aurez compris, sodomie/pénétration (reçue), passivité et soumission et humiliation sont intimement liées dans l’Histoire et notre langue française[5]. La personne recevant la pénétration pouvant être désignée de « PD » ou encore « femmelette », c’est à dire un « sous-homme ». Derrière ces mots et expressions sexistes et homophobes se cache un sexisme et une homophobie intériorisée. Les personnes utilisant ce vocabulaire n’ont pas pour intention de blesser les femmes et les personnes homos, mais valident et reproduisent (malgré eux) des schémas de pensées sexistes et homophobes.

Vous l’aurez compris, qu’on le veuille ou non, le fait de pénétrer sexuellement (dans le langage) est une façon de montrer sa domination. Alors qu’être pénétré.e, c’est être méprisable, mauvais.e … quelqu’un.e de pas vraiment recommandable en définitive.

De plus, ces « insultes » s’inscrivent dans un ensemble d’oppression systémique que subissent déjà les personnes homosexuelles et les femmes. Utiliser un terme définissant un groupe (subissant déjà des oppressions) pour insulter quelqu’un.e participe à l’oppression systémique. Il en est de même pour tout un tas d’autres « insultes », qui servent à désigner des personnes et à insulter en même temps. De plus, ces insultes s’inscrivent généralement dans un processus d’oppressions systémiques comme « pd » et « pute ».

 

Quelques contre-arguments

Quand je dis va te faire enculer, je veux dire va te faire pénétrer sans consentement, en gros va te faire violer.
Va te faire violer et va te faire enculer n’ont pas du tout le même emploi langagier. D’ailleurs, « enculé » se réfère plus à une pénétration anale qu’à une autre pénétration. La question du consentement est une non question, puisque se faire pénétrer est déjà humiliant. Que lae pénétré.e soit consentant.e ou non. D’où toutes les expression autour de la pénétration (et non du viol, qui sont une autre catégorie d’injure, utilisé différemment).

 

Quand j’utilise ce mot, je ne pense pas à stigmatiser les personnes homos, les femmes et toutes celles et ceux pratiquant la sodomie.
Non, je me doute bien. C’est ce qu’on appelle de l’intériorisation : utiliser un discours déjà produit par les dominants que l’on soit dominant ou dominé.e. [7]. Mais imagine que ton prénom soit utilisé comme une insulte. Est-ce que ce serait plaisant ? Non, ce serait même blessant.

 

J’ai pas l’intention d’être sexiste et/ou homophobe, mes propos ne peuvent donc pas être sexistes et/ou homophobes.
Ces termes sont historiquement et étymologiquement sexistes et homophobes. Les utiliser, c’est participer à la banalisation de comportements et de schémas de pensées sexistes et homophobes. Quand à l’intention, lorsqu’on produit du discours dans un milieu public (comme un tweet par exemple), l’intention de l’auteur n’est pas pris en compte.
Un exemple très concret. Mon intention est de faire rire, cela m’autorise t il à faire une blague raciste ?

 

 

Notes

[1]

Mais lae pénétrant.e est particulièrement valorisé.e si cellui-ci possède un pénis (pour pénétrer) et est reconnu.e comme homme par la société (de préférence homme cis)

[2]

PEPLVM – Images de l’antiquité et BD, 7.1. Kama Sutra romain. En ligne : http://www.peplums.info/pep39c.htm

[3]

Ces histoires de domination par la pénétration recouvrent aussi des notions de classe et de genre. Un esclave qui se fait sodomiser, c’est normal. Par contre, un esclave ne sodomise pas son maître.

[4]

billino1000, Jules César fut moqué pour son passé homosexuel, In Se Coucher moins bête [en ligne], 21/11/2015 [consulté le 17 avril 2016]. Disponible en ligne : http://secouchermoinsbete.fr/65946-jules-cesar-fut-moque-pour-son-passe-homosexuel
Le Parisien, Jules César, empereur du sexe, in La Parisien [en ligne], 25 novembre 2014 [consulté le 17 avril 2016]. Disponible en ligne :  http://www.leparisien.fr/espace-premiumCESAR: la femme des tous les maris. (Suétone)/culture-loisirs/jules-cesar-empereur-du-sexe-25-11-2014-4319711.php
Michel LARIVIERE, CESAR: la femme des tous les maris. (Suétone), Homosexuels et bisexuels célèbres [en ligne], 1er septembre 2010 [consulté le 17 avril 2016], http://gayscelebres.hautetfort.com/archive/2010/08/18/caius-julius-cesar1.html

[5]

Daniele Van Mal Maeder, La fiction des déclamations, Leiden/Boston: Brill, coll. « Mnemosyne Supplementa » 290, 2007. ix, p. 109.

[6]

Les triptyque pénétré.e/passif.ve/soumis.e et pénétrant.e/actif.ve/dominant.e sont également présents dans bon nombre de films pornos. Et dans la culture en général. Par exemple, la stimulation de la prostate est mal vue puisque ce serait perdre sa virilté « j’suis pas un PD », pouvant être compris comme « je ne suis pas un sous-homme, donc je ne me fais pas pénétrer ». (oui, ça reste sexiste et homophobe, les deux étant assez liés)

[7]

Pour en savoir un peu plus sur la production des discours des dominants et leurs réutilisations par les dominé.e.s, lire cet excellent texte de Nicole-Claude Mathieu, Quand céder n’est pas consentir, 1985, disponible en ligne : http://www.fichier-pdf.fr/2013/03/11/ceder-n-est-pas-consentir/.

Bibliographie complémentaire

CNRTL, Enculé, [en ligne], [consulté le 17 avril 2016], disponible en ligne : http://www.cnrtl.fr/lexicographie/encul%C3%A9

Gkrikorian, Vous avez dit enculé, [en ligne]. Le club de Mediapart, 1 mai 2014 [consulté le 17 avril 2016]. Disponible en ligne : http://lmsi.net/Vous-avez-dit-encule

Contributeurs de Wikipédia, Sodomie, [consulté le 17 avril 2016], disponible en ligne : https://fr.wikipedia.org/wiki/Sodomie#Histoire_politique_de_la_sodomie

Crédits des images :
Chips sur canapé : illustration de Toki
Yoda injurieux : internet

1 Commentaire

  1. Comme une image

    Étant un joyeux enculé / enculeur, je ne peux qu’approuver ce travail pédagogique (que je pratique à petite échelle, quand j’en ai l’occasion, le temps et l’humeur, sur Twitter où les allusions à la sodomie en matière politique sont légion).

    Petite anecdote pour se détendre. Je garde un souvenir impérissable de cette scène, pendant mon service militaire, où un 2nde classe rebelle traitait ainsi un brigadier qui était, effectivement, peut-être homo (je n’ai pas arrêté de fantasmer sur lui d’ailleurs ^^) :
    — Toi, tu es un pédé, je t’encule !

    J’en ris encore (même si, effectivement, le fond est désolant).

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *